Virus et pandémie : des aliens nous attaquent?

Le vocabulaire et le ton martial employés pour traiter l’épidémie actuelle me paraissent particulièrement désolants.  Pas seulement parce que je trouve l’attitude guerrière assez déplacée, en soi, et qu’elle semble conforter l’idée que le rassemblement et l’action commune ne sont possibles que face à une adversité mortelle ( “Aux armes citoyens!”, etc.”).

Mais surtout et c’est l’objet de cette réflexion, parce que ce mode de réaction ressortit toujours à une logique de causalité linéaire dont on sait depuis longtemps maintenant qu’elle n’est pas adéquate au monde du vivant.  Quand nous mettrons-nous collectivement à penser davantage d’un point de vue interactionnel et contextuel?

Je ne suis ni biologiste, ni médecin, ni épidémiologiste.  Je vais donc faire état dans la suite de cet écrit de lectures d’ouvrages, d’articles mais aussi de discours entendus à l’occasion de cette crise.  Je ne garantis pas la justesse totale des propos qui suivent.  Mais ce qui m’importe, c’est le mode de pensée que propose cette réflexion.

Un virus donc nous attaque, et de plus il est mortel!  Aux armes!  Mais en fait, les virus sont des organismes vivants qui se reproduisent et cherchent à  maintenir leur existence dans la durée (comme tous les organismes vivants). Celui-là, d’après ce que j’ai compris, vivait tranquillement au sein d’un autre organisme accueillant (la chauve-souris) et n’a semble-t-il déclaré la guerre à  personne.  Il a pourtant franchi des frontières.

S’il l’a fait, c’est dans le cadre d’une modification contextuelle pour ce qui le concerne.  Le contexte, concept qui devrait être exploré et davantage précisé, intervient de manière massive dans la dynamique du vivant et qui consiste essentiellement dans la gestion des interactions de cet organisme avec ce qui l’entoure (contexte).  Pour ce fameux virus, il semble que des rapprochements avec une espèce (le pangolin, sans doute) aient été facilités par la réduction des espaces vitaux naturels, suite à la pression de l’humain et sa main-mise sur la nature.  Dès lors, les espèces se rapprochent géographiquement et physiquement puisque l’espace disponible diminue.  Or, ce pangolin fait partie des espèces utilisées par certains humains pour leur nourriture.  Comme il semble que ce ne soit pas tout à fait légal, la vente se fait sous le manteau et une économie grise se constitue.

Les virus sont des organismes vivants assez “frustres” et instables.  Non  dans leurs comportements mais dans leur niveau de réplication : ils se reproduisent via leur ARN (pas l’ADN) et ils le font de manière massive, avec beaucoup de pertes dans la réplication.  Ce qu’on appelle habituellement “muter’.  En fait, c’est un mot qui dit que la copie ARN n’est pas exactement la même et donc que l’organisme qui aboutit n’est plus tout à fait le même que le précédent.

Il faut dire que c’est intrinsèque au vivant : on peut penser que la constitution d’un organisme à partir de ses “gênes” se fait de manière relativement aléatoire et que ce sont les conditions dans lesquelles elle se fait qui vont réduire les possibilités d’errance globale (Kupiec, 2019, Ameisen 2003).  Chez les virus, cette plasticité ARN est assez élevée.  Cela amène beaucoup de perte : la plupart des répliques modifiées ne sont pas viables.  Mais cela amène aussi une plasticité, une capacité à s’adapter plus grande.  Dès lors, dans le passage de l’hôte “chauve-souris” à l’hôte “pangolin”, une ou plusieurs des mutations aléatoires a pu valoir au virus la possibilité de survivre et de nouveau proliférer au sein de cet hôte imprévu.  L’homme cohabite peu avec les chauve-souris, mais davantage (cf plus haut) avec le pangolin.  Nouvel hôte, nouvelles mutations, nouvelle possibilité de vivre et se reproduire.  Une simple logique de vivant.  Qui parle d’attaque – même métaphoriquement?

“Cela dit, la plupart des bactéries ne sont pas pathogènes, et beaucoup sont indispensables à notre santé.  Comme la plupart des êtres vivants, nous vivons en symbiose avec quantité de bactéries.  Au point qu’on devrait considérer notre soi comme un être symbiotique, un Homo Sapiens microbicus.  Nous sommes porteurs de 100.000milliards de cellules bactériennes, soit plus que les cellules de notre corps.” (Bockaert, 2017).

Ah zut, voilà autre chose : nous ne sommes pas un “moi” bien délimité, avec des “autres” dont il s’agit de se protéger ou de les utiliser.  Nous sommes une multitude en collaboration (Sélosse, 2017).  Eh oui, nous voilà en plein dans la logique de l’approche systémique fondamentale : des ensembles organisés d’interactions entre éléments (Morin).  Et donc, pas seulement entre éléments plus ou moins inertes, mais d’autres êtres vivants : les bactéries, les virus, nos propres cellules vivantes elles aussi.

Dès lors, pas d’attaque d’alien mais une probabilité systémique : en réduisant les surfaces vitales des êtres vivant sur cette terre, nous avons augmenté la probabilité d’interactions entre espèces qui n’étaient pas particulièrement destinées à se côtoyer.  Ces interactions jouent toujours vers la survie.  Le virus a pu survivre à son accueil chez le pangolin, puis chez l’homme.  Notons qu’il n’a aucune raison de chercher la mort de l’hôte : celle-ci implique la sienne aussi.

Nous voyons donc la situation comme des interactions inhabituelles favorisées par la création d’un contexte inhabituel.  Ajoutons à cela une autre dimension de contexte : nous avons créé un monde humain dans lequel le mouvement et la vitesse paraissent vitales.  Dès lors, la propagation du virus se fait à l’aulne de la capacité humaine à rencontrer ses semblables massivement et rapidement.  Notre virus n’en demandait pas tant!

Enfin, notre covid19 serait un tueur.  Encore une fois, ce serait tout à fait contre productif puisqu’il ne vit que dans le confort de son hôte.  Ensuite, il semble que 85% des personnes porteuses du virus sont soit non malades, soit guérissent très vite.  À ce propos, l’expression “porteur asymptomatique” me laisse rêveur.  Elle laisse à penser que par définition, le porteur de ce virus devrai être symptomatique, donc malade (à un degré ou un autre). Donc que le virus est responsable de la maladie, voire de la mort (“tueur”).

Gregory Bateson (1979) parle d’  “explication dormitive”, faisant référence au “Malade imaginaire” de Molière : pourquoi l’opium fait-il dormir?  Eh bien, éminents docteurs, parce qu’il contient une vertu dormitive”.  Pourquoi le virus tue-t-il?  Parce qu’il est mortel.  Eh non.  Il n’est pas mortel (semble-t-il) pour la chauve-souris, sans doute pas pour le pangolin.  Et non plus pour 85% des humains connus pour l’avoir accueilli.  Ce n’est donc pas une caractéristique du virus que d’être mortel.  Cela ne fait pas partie de son identité.

Ce qui tue, c’est le résultat de l’interaction.  Il n’y a pas de “cause”.  il y a des facteurs convergents (contexte) et des résultantes d’interactions dans ces contextes nouveaux.  Une des hypothèses actuelles de la surmortalité de ce virus serait notamment ce qu’on appelle “l’orage immunitaire”.  C’est-à-dire une réaction hypertrophiée de l’organisme humain à ce nouvel arrivant et qui cause une dégradation fatale des capacités pulmonaires de l’individu.  En cours de récréation, le virus dirait : “c’est pas moi, m’dame, j’ai rien fait! C’est lui qui est tombé!”.

Cette discussion ne donne évidemment aucune piste pour réagir à un nouvel état contextuel particulièrement éprouvant et stressant pour nous, bien sûr, mais ce n’était pas la question.

Il s’agit de s’habituer à penser en termes et en logiques interactionnelles et si possible d’arrêter de chercher toujours une cause, un coupable à désigner.  Ce qui souvent, nous exonère de nos responsabilités quant aux contextes que nous créons et des événements qui s’y déroulent.  Ainsi que de la part que nous prenons dans le développement de ces événements.

Claude Duterme, Dirigeant de Réseau Intervention et Changement.  Coach, psychologue et psychothérapeute systémique et stratégique.  Organisme de formation à l’intervention systémique et stratégique.

NOUVEAU : CONFÉRENCE

LECTURE SYSTÉMIQUE DE LA PANDÉMIE ET DU JOUR D’APRÈS

Claude Duterme et Olivier Millet (30.04.2020)

Voir en replay :   https://youtu.be/AshgqI_e5HQ

 

Ameisen Jean Claude, La sculpture du vivant. Le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Points science, 2003.

Kupiec Jean Jacques,  Et si le vivant était anarchique?  Les liens qui libèrent, 2019.

Bateson Gregory,  La nature et la pensée. Seuil, 1984 en trad. française.

Bockaert Joël, La communication du vivant. Odile Jacob, 2017.

Sélosse, Marc-André,  Jamais seul. Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations. Actes Sud, 2017.

 

Co évolution, changement, intervention.

Approche systémique et intervention

La question du changement et de l’accompagnement de changement est au coeur de mon travail depuis de nombreuses années.  La position d’intervenant qui en résulte a toujours été soutenue par les réflexions de l’approche systémique et stratégique (“école de Palo Alto”) qui se fondent sur le principe de la résolution de problème pour entamer et conduire l’intervention.

Changement, homéostasie et co évolution.

D’un point de vue systémique, l’homéostasie a toujours été centrale dans la question du changement.  Ce concept définit, en première analyse, la capacité des ensembles structurés d’interactions (systèmes) à se maintenir relativement stables.  C’est une vision sans doute correcte, mais simplifiée et par trop centrée sur un seul objet d’étude.  Bateson (Une Unité Sacrée, 1957) mettait l’accent sur la co évolution, en insistant sur le fait que les individus et les espèces se modifiaient en fonction de leur relation avec leur environnement. Nous sommes imbriqués dans des contextes ou niveaux logiques, nous côtoyons d’autres individus ou ensembles et nous ne décidons pas tout seul si nous changeons ou non.  La dynamique de l’homéostasie est aussi importante que la stabilité apparente qu’elle implique.  C’est ce que dit aussi le chercheur en neuro-sciences A. Damasio (L’Ordre Étrange des Choses, 2017).

Il est cependant indéniable que dans le monde humain, la rapidité des changements des 200 ou 300 dernières années et leur accélération progressive, créent des difficultés et même des souffrances importantes.

Autrement dit, si l’homéostasie est le mécanisme central de survie des individus et des espèces qui leur permet de maintenir leur stabilité relative, il est aussi ce qui les amène à changer – c’est-à-dire à modifier des normes d’équilibrage lorsque leur environnement s’est lui-même modifié de manière significative.  Un biologiste disait dernièrement que si les organismes ne changeaient pas, c’est seulement parce que des mécanismes internes bloquaient les changements en cours.

Et cela nous amène au coeur de la réflexion des initiateurs de l’approche systémique et stratégique.  Pour eux, le point de départ de toute intervention est constitué par l’existence d’un problème et la recherche de sa résolution.  Ils définissent le problème comme la résultante d’efforts répétés en vain et visant à résorber une difficulté.  En traduisant cela dans les termes que je viens d’évoquer, on peut parler d’une sorte de bug homéostatique.  Les mécanismes qui empêchent le changement sont rigidement maintenus et bloquent la capacité d’adaptation de l’ensemble dans son environnement.  Ce sont donc les mécanismes de blocage que les tenants de l’école de Palo Alto vont chercher à bloquer à leur tour de manière à permettre à l’ensemble de récupérer sa souplesse adaptative (changement).

Intervention.

Les organisations sont bien entendu confrontées aux mêmes dynamiques, tout en étant sans doute plongées dans des contextes et environnements particulièrement évolutifs. Les évolutions technologiques et économiques internationales peuvent amener de grands groupes à fermer des unités de production ici pour en ouvrir d’autres ailleurs.  Pour le groupe, c’est une simple mesure homéostatique; pour les unités de production concernées et leurs salariés, c’est une catastrophe.  L’introduction massive de l’informatique depuis les années 1980 a amené son lot de transformations du travail.  Bon nombre de managers ont renâclé et freiné des quatre fers quand il s ont dû rédiger eux-mêmes leurs rapports plutôt que le dicter à leur secrétaire.  Les diminutions de personnel ont causé d’énormes traumatismes quand l’informatisation, la gestion par SAP, la robotisation ont rendus inutile la gestion humaine de certaines tâches.

Il est important pour moi, en tant qu’intervenant, d’avoir ces considérations en tête lorsque j’accepte une intervention d’accompagnement de changement et de résolution de problème.  Je ne peux pas, par exemple, voir la souffrance d’un salarié sans la connecter au contexte dans lequel elle se manifeste, et il m’est indispensable de comprendre les liens logiques qui relient l’une à l’autre.  Non pas des liens de causalité linéaire : “c’est à cause de ceci que cela” – par exemple : “c’est à causse du management que le salarié va mal” (ou l’inverse); ou encore “c’est à cause de la rigidité des salariés que l’entreprise ne peut pas s’adapter”.  Mais bien d’une logique globale homéostatique au sens où je l’ai évoqué plus haut : quels sont  les mécanismes régulateurs qui bloquent la situation et provoquent la souffrance ou le dysfonctionnement?

(Claude Duterme – extrait d’une intervention au colloque de Montpellier : Développement/changement personnel-organisationnel.  Management et communication.)